2064 #6

   2064
    La Jaguar E-Type Zéro V3.1.5 passe au-dessus de l’Arc de Triomphe. Instantanément, l’éco-batterie est rechargée. Les nouveaux super-chargeurs à induction installés sur le bâtiment historique sont si rapides que l’on n’a plus besoin d’abaisser sa vitesse pour faire le plein d’énergie. Il suffit de passer à moins de dix mètres. Montmartre pointe vite à l’horizon du long capot, le quartier classé au patrimoine mondiale de l’UNESCO n’autorise pas le survole, il est protégé de la pollution par un écran de plasma. Il n’y a pas d’autres solutions, la voiture de collection rétrofitée doit retrouver le plancher des vaches.
     Là, dans un amas de déchets, zonent les quelques derniers des Mohicans ne voulant pas céder aux chants des sirènes de la technologie. Techno-meurtrière de l’automobile du vingtième siècle, oui, comme le moteur Diesel l’a été pour les machines à vapeurs. Je suis parmi ces gens, à fouiller les poubelles en espérant trouver quelques centilitres de sans plomb, indice d’octane 30. En 2046, suite à la guerre qui s’est intensifiée au Moyen-Orient, et surtout après la fuite des plateformes pétrolières trop rapidement installées au pôle Sud, l’état international Terrestre a profité de la situation pour réduire l’indice d’octane de l’essence, avec comme objectif d’accompagner le déclin des moteurs à combustion interne. A la vue du diamant rouge qui se rapproche du sol, je me démotive, et décide de rentrer Avenue de Wagram, dans mon hôtel particulier. Depuis que la majorité de la population habite dans les bulles de puretés, à trois mille mètres d’altitude, l’immobilier Parisien est devenu très abordable… Il faut préciser que les centrales à charbons fournissant l’énergie nécessaire à la vie dans les nuages polluent la ville plus que raison. J’ai hâte de rentrer, je suis à bout de force. Dans mon coffre-fort il me reste un demi-litre de SP98 coupé à l’Ipone Samouraï, dosé à 2%. C’est introuvable aujourd’hui. De temps en temps il m’arrive d’en sniffer un peu, même si je garde ce précieux élixir uniquement pour faire un dernier tour de Mobylette, le jour où je me sentirais trop faible pour continuer à survivre. Au rythme où mes poumons s’encrassent, et que mon moral diminue, je pense que cette dernière ballade est trop proche. Je dois faire peine à voir depuis le magnifique cabriolet rouge qui s’apprête à atterrir devant la bute Parisienne. Ma barbe hirsute a toujours les trous de mes vingt ans, ma veste Harrington et mes Converse All-Star sont usées à la corde. Mais au moins, mes vêtements ne sont pas tracés par GPS. Du moins, je l’espère. De toute manière je vais rentrer, je me sens fatigué.
     L’anglaise brille et s’éloigne, dans un silence absolue, je me demande si la carcasse re-motorisée est, elle aussi, nostalgique du temps où chaque mètre qu’elle parcourait était accompagné du vrombissement du V12 à carbu’ qui l’animait. En marchant péniblement, j’en viens à me questionner sur la véracité de mon positionnement face au progrès qui a tué l’automobile du vingtième siècle. Et qui va me tuer. Parce qu’après tout, ce hipster 2.0 profite d’une belle carrosserie, dans sa Jaguar volante de 1972, alors que moi j’ai du mal à trouver assez d’essence pour démarrer une fois par mois le six cylindres de ma BMW, cachée dans le fond d’un sous-sol. Je dois l’avouer, je ne profite plus de ma Série 3 comme quand j’étais jeune. Si j’avais suivi la masse, aurais-je été heureux là-haut ? Sans le bruit d’un moteur et le crissement d’une paire de pneus au carrefour, quand le feu passe au vert ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, quand votre sang a la viscosité de la Yacco et que votre cœur pompe à la vitesse d’un double-corps Weber, c’est que dans les deux cas il n’est pas aisé de résister à la fin d’une chose qui anime le corps et l’esprit. Je suis désormais dans mon appartement, « 140632 », la date de naissance de Nikolaus Otto ouvre mon coffre. Raymonde m’attend en bas depuis trop longtemps, je l’abreuve avec ce qu’il me reste d’or noir, et nous partons pour un dernier ride.
Tu es d’acier, et tu retourneras acier. 

6h13 #5

6h13
   Réveil difficile. L’odeur de bières à peine digérées a teinté les vitres de la voiture sous la forme d’une buée épaisse qui laisse à peine entrer la lumière du soleil levant. Le volant a broyé ses articulations, mais il s’estime chanceux d’avoir somnolé à la place du conducteur : entassés à l’arrière, ses trois potes sortent doucement d’un sommeil peu profond. Les T-shirts sont crades, les visages marqués par la fatigue et les éléments de l’habitacle qui les ont supporté :  est-ce artistique de porter le tatouage éphémère d’une forme de boucle de ceinture sur le front ? Celui qui a mis des traces de pied plein la boite-à-gant n’est plus à sa place. Quelques grincements se font entendre sur le toit, puis des cognements : « Les gars, débout ! »
La vie est faites de choses simples, comme se retrouver dans une caisse à cinq. 

15h37 #4

15h37
     « Aïe aïe aight, s’il va sur l’autoroute, il est mort. On a plus de puizzance ! ».  Avec sa  sale tête de fils de nazi, Hans, bien calé dans le siège passager de la Mercedes E500, est heureux du déroulement de cette poursuite. Après un début de course chaotique dans les rues de Marseille, il annonce à son pilote une victoire certaine contre le taxi blanc qui les a encore provoqué. Daniel, au volant de la 406 blanche bodybuildée, s’engouffre sur la rocade de Marseille avec les deux bolides allemands surpuissants collés au pare-chocs. Suicidaire ? Il l’avait pourtant prévenu, Hans, que cette grande gueule de Français allaient payer pour son insolence et se faire exploser si il empruntait cette route, lui et sa Peugeot.
    Le problème, c’est que le pilote Allemand voit rarement plus loin que le bout de son capot. Surement à cause de l’étoile trop brillante qui y trône, et à laquelle il va pouvoir se raccrocher : dans pas longtemps il va être satellisé. « Si il y avait une barrière, c’est qu’il y a une raison, Daniel ! », annonce Émilien au poste de co-pilote du Taxi qui emprunte une route fermée. Le 4 cylindres de la 406 super-tourisme déguisée en Taxi hurle à la mort sur le pont en construction, les V8 des Mercedes grognent et Hans hurle : « VAS-Y ! BOUFFE-LE ! BOUFFE-LE ! ». La chaussure bateau de Daniel enfonce soudainement la pédale de frein, Emilien se cache les yeux : le pont n’est pas terminé et le vide fait trop rapidement face. Les Mercedes les dépassent, fières et victorieuses, décollent et atterrissent plus loin,  sur une portion du pont isolée. C’est terminé, la tortue a gagné. « Gros lièvre pas content d’être battu par petite tortue ».
Il vaut mieux être insolent que ridicule.

 

17h53 #3

17h53

    [Essuies glace] « Allons-y, perdons nous ». La promesse d’une belle ballade, elle a claqué la porte de sa bagnole et ils ont voyagé ensemble à bord de son bolide. [Essuies glace] Putain, ça date. A chaque fois que la pluie est chassée du pare-brise, il a un souvenir qui refait surface. [Essuies glace] Il faisait bon ce matin-là, le soleil côtoyait la cime des arbres, le coffre chargé, ils étaient tous les deux prêt à se perdre sur le ruban d’asphalte. [Essuies glace] Mais pourtant elle a fait subir à son cœur la même chose qu’à la portière : une claque. Il s’en remet doucement. [Essuies glace] Les virages des Alpes, les baignades sauvages dans les calanques du Sud, et cette nuit à la belle étoile perdus au milieu des champs… [Essuies glace] La pluie a cessé, il y a une série de virage à l’horizon, la commande des balais passe sur OFF, c’est le bon moment pour oublier.
La clef du bonheur se trouve parfois sur le contact.

16h46 #2

16h46.
    Saleté de chaleur. Même en roulant à bonne allure, le siège est en pleine fusion avec ton T-shirt. Les bouteilles de Cristalline vides s’entassent sur la banquette arrière, et les pleines sont comme toi : bouillantes. Tu n’entends même plus la musique grésillante à cause de l’air brassé dans l’habitacle. C’est en doublant les insupportables autos de la file de droite, grises et mornes, que tu penses à ton cousin ISO-9001 qui, l’autre jour, t’a balancé : « vaut mieux avoir l’air climatisé que l’air con ». Typiquement le genre de phrase d’une victime de… l’ère con. Du coup tu relativises, la calandre chromée de ta vieille bagnole brille au soleil et le goudron fond sous tes roues.
Vivement l’été ?!

 

19h23 #1


19h23.
    Les escaliers sont dévalés en trombe et vous sautez dans la voiture. Dans 7 minutes, vous serez en retard au rendez-vous. Tic tac, le compte tour attrape rapidement un rythme supérieur à celui de la trotteuse. Le grand boulevard qui traverse la ville, puis les petits raccourcis dans les petites rues qui raisonnent : c’est plein gaz.
Parfois, il suffit de partir en retard, pour arriver en avance.